L’Europe est confrontée à une crise de l’eau sans précédent qui ne cesse de s’aggraver. Il y a trois ans, le continent a connu sa pire sécheresse depuis 60 ans. Selon l’Agence européenne pour l’environnement, la pénurie d’eau continue de toucher une part importante du territoire et de la population de l’UE, l'Europe du Sud étant particulièrement exposée, avec 30 % de sa population soumise à un stress hydrique permanent.
La pénurie d’eau pose particulièrement problème pour l’agriculture. Alors que ce secteur représente un tiers de la consommation d’eau en Europe, ce chiffre atteint jusqu’à 80 % dans les régions du Sud, où l’irrigation est essentielle à la production agricole.
Les agriculteurs de ces régions ont toujours eu accès à de l’eau souterraine bon marché grâce à des permis de captage, ne payant ainsi que quelques centimes par mètre cube. Cependant, les systèmes de réutilisation d’eaux usées correctement traitées coûtent au moins dix fois plus cher en raison des infrastructures de filtration, de désinfection et de distribution. Face à ces considérations économiques, même les agriculteurs désireux de disposer de sources d’eau supplémentaires se désintéressent rapidement de cette solution.
Ce décalage est d’autant plus flagrant que l’agriculture est le secteur le plus durement touché sur le plan économique par la sécheresse. Des études montrent que 84 % de l’impact économique de la sécheresse pèse sur l’agriculture et les agriculteurs, contraignant souvent les petites exploitations à fermer ou à se tourner vers des cultures résistantes à la sécheresse.
Pourtant, le changement s’accélère dans toute l’Europe. La France, par exemple, s’est lancée dans un plan ambitieux visant à accroître le taux de réutilisation de l’eau, de seulement 1 % actuellement à 10 % d’ici 2030, soit d’un facteur dix, ce qui permettrait au pays de s’aligner sur les taux de réutilisation de l’Espagne et de l’Italie. Cette évolution représente plus de 1 000 projets prévus qui entreront en phase opérationnelle avant 2027, axés sur des applications non potables telles que l’irrigation et les usages municipaux.
Des défis réglementaires source d’opportunités
Les autorités sanitaires européennes se sont toujours montrées réticentes à la réutilisation des eaux usées, leur réponse par défaut consistant souvent à interdire de nouvelles applications en raison des risques liés aux agents pathogènes. L’irrigation agricole nécessite un contrôle strict pour prévenir toute contamination par des pathogènes tels que E. coli, la légionelle et la salmonelle.
La sécheresse de 2022 a marqué un tournant décisif. Alors que les niveaux des réservoirs tombaient à des niveaux historiquement bas, les autorités ont commencé à considérer que les eaux usées correctement traitées pouvaient offrir une alternative sûre aux ressources naturelles fortement sollicitées. Les réussites se font jour lorsque les projets conjuguent l’obtention d’autorisations réglementaires et une véritable pénurie d’eau — comme dans le sud de l’Espagne et de la France, où les municipalités ont investi dans des installations de réutilisation après avoir reçu l’ordre de cesser le pompage dans les aquifères.
Dès lors que la sécurité des premiers projets est démontrée par l’expérience opérationnelle, les autorisations suivantes deviennent plus faciles à obtenir, ce qui crée une dynamique favorable à la mise en place de programmes de réutilisation de l’eau à plus grande échelle.
Des solutions technologiques adaptées aux réalités spatiales
Les technologies de réutilisation de l’eau à des fins agricoles se concentrent principalement sur l’élimination des agents pathogènes plutôt que sur le traitement poussé requis pour les applications en eau potable. L’objectif principal consiste à éliminer les bactéries et virus nocifs afin de garantir une irrigation sûre des cultures destinées à être consommées fraîches ou transformées.
L’approche de Veolia place les membranes d’ultrafiltration au cœur de sa stratégie de barrières pour l’élimination des agents pathogènes. Elles peuvent être associées à une désinfection UV afin de créer plusieurs barrières contre la contamination. Une autre approche consiste à utiliser une filtration de haute qualité suivie d’un traitement UV, ces deux techniques permettant d’obtenir une eau exempte d’agents pathogènes, conforme aux exigences de l’irrigation agricole.
Les réseaux de distribution occasionnent des difficultés supplémentaires. La longueur des réseaux d’irrigation peut entraîner une recontamination de l’eau lors de son acheminement depuis l’installation de traitement jusqu’aux champs. Pour y remédier, les systèmes intègrent souvent une chloration ou d’autres méthodes de désinfection après le traitement primaire, afin de maintenir la qualité de l’eau sur l’ensemble du réseau de distribution.
Cependant, les coûts liés aux technologies de traitement sont négligeables par rapport aux dépenses d’infrastructures. La distance représente le facteur principal dans la rentabilité des projets. L’eau pèse 1 tonne par mètre cube, et son transport sur de longues distances nécessite des investissements considérables en énergie et en infrastructures.
Le projet Jourdain de Veolia, en Vendée, a coûté environ 6 à 7 millions d’euros, tandis que les canalisations permettant d’acheminer l’eau sur 27 kilomètres jusqu’au réservoir ont coûté 25 millions d’euros. Ce rapport d’environ quatre pour un explique pourquoi les projets de réutilisation agricole sont les plus réussis lorsque les installations de traitement se trouvent au plus près des besoins en irrigation.
Lorsque l’eau doit parcourir 10, 15 ou 20 kilomètres, le coût des infrastructures devient prohibitif ; le choix du site est donc crucial pour la viabilité du projet.
L’approche globale de Veolia et l’avenir de l’eau en Europe
Le récent projet de Veolia à Argelès-sur-Mer, dans le sud de la France, illustre comment relever à grande échelle les défis tant techniques qu’économiques. Cette installation réutilisera 1,3 million de mètres cubes d’eaux usées traitées par an, soit l’équivalent de cinq mois de consommation d’eau potable de la région. Opérationnel à compter de juin 2026, ce projet est le premier à bénéficier du soutien du fonds hydraulique de l’État.
Veolia installera un système d’ultrafiltration par membranes afin de respecter les normes de qualité de l’eau de catégorie A, le niveau le plus élevé prévu par la réglementation française. L’eau traitée sera utilisée pour l’irrigation goutte à goutte d’environ 700 hectares de terres agricoles, principalement des vergers, ce qui contribuera à réduire la dépendance vis-à-vis des nappes phréatiques et des réserves d’eau potable. Ce projet répond aux pressions croissantes sur les ressources en eau qui se sont intensifiées dans les Pyrénées-Orientales depuis la sécheresse de 2022.
Le programme français visant à lancer 1 000 projets de réutilisation d’ici 2027 constitue un modèle que d’autres pays européens adopteront probablement à mesure que la pénurie d’eau s’aggrave. Le succès requiert des partenariats capables de générer des transformations écologiques tout en répondant aux enjeux réglementaires, financiers et opérationnels. Veolia s’engage à créer ces solutions de bout en bout grâce à son initiative GreenUp, qui vise à décarboner, dépolluer et régénérer nos ressources naturelles.
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Auteur | Philippe Sauvignet
Responsable Industrialisation chez Veolia Water Tech